La jeune romancière libanaise Alexandra Chreiteh parle du paysage littéraire arabe

Quelles sont les nouveautés les plus stimulantes dans le paysage littéraire arabe ? Dans le premier volet de cette rencontre, Alexandra Chreiteh répondait aux questions de Rachael Daum sur les infections urinaires, le sang menstruel et les choix de langue. Dans cette seconde partie, elle parle de réalisme magique, de jeunes auteurs et de littératures minoritaires.

Par Rachael Daum

Alexandra Chreiteh (Foto: SWR)
Alexandra Chreiteh

Quelle opinion avez-vous du paysage littéraire arabe contemporain ? Arrivez-vous à lire en dehors de vos travaux universitaires ?

Comme à peu près tout le monde, je lis bien moins que je ne le voudrais. Je crois que beaucoup de phénomènes très intéressants sont en train de se produire. Il y a une évolution vers des types de narration inédits, que je n’avais jamais rencontrés jusque-là, ainsi que vers des questions d’identité, avec des perspectives qui ne sont pas caractéristiques de la littérature arabe traditionnelle. Il y a aussi beaucoup de jeunes écrivains arabes, et ça me fait plaisir de voir leur nombre augmenter d’année en année. En ce moment, je lis un recueil de poèmes d’Iman Mersal, une jeune poétesse égyptienne. Je trouve sa voix unique et audacieuse. Je suis très curieuse de l’avenir de la jeune littérature arabe, en particulier féminine.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment – notamment pour votre thèse de doctorat à Yale ?

Mon travail porte sur le réalisme magique en arabe et en hébreu. Même quand ces deux littératures restent étanches, elles recourent au réalisme magique de manière très similaire. D’un côté comme de l’autre, celui-ci sert de moyen d’expression à des identités mineures au sein de la nation, celles qui sont réprimées par l’identité nationale. Par exemple, l’identité touareg en Libye pour Ibrahim Al-Koni et l’identité kurde en Syrie dans le cas de Salim Barakat. De même, les Juifs arabes et les Palestiniens qui écrivent en hébreu recourent au réalisme magique pour raconter leurs propres expériences, pour apporter leurs propres témoignages en tant que peuples opprimés.

Je lisais l’autre jour un article où le surréalisme arabe (apparemment en plein essor en Égypte) était présenté comme une conséquence directe du colonialisme. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord distinguer entre surréalisme et réalisme magique. Le surréalisme dans la littérature arabe est venu des intellectuels français, par des gens qui ont eu des contacts avec eux ou qui se sont intéressés à ce mouvement et qui l’ont importé dans les pays arabophones. Le rapport biaisé entre pays développé et pays du tiers-monde semble donc inévitable.

Quand Gabriel Garcia Marquez a remporté le prix Nobel, il y a eu un vif débat dans les sphères intellectuelles, car la littérature d’Amérique latine venait de trouver sa place dans la littérature mondiale : qu’en était-il de la littérature arabe ? Puis, quand Naguib Mahfouz l’a eu aussi en 1988, on s’est demandé quel était le rôle de la littérature arabe dans la littérature mondiale. Ce fut l’opportunité d’échanges culturels, littéraires en particulier – il y avait un lien, une solidarité entre pays du tiers-monde, et certaines similarités entre Amérique du Sud et Moyen-Orient – et les auteurs arabes ont ainsi pu être traduits, être pris au sérieux.

Mais en toute honnêteté, l’intégration du réalisme magique dans le modèle arabe était moins une question de post-colonialisme ou de solidarité entre pays du tiers-monde que de conscience post-nationale. La littérature engagée s’est en quelque sorte effondrée, le ton est devenu plus individualiste, et la mentalité panarabe n’était plus vraiment d’actualité.

Le réalisme magique permettait de dire les identités minoritaires et de raconter l’histoire de ceux qui ne sont pas pris en compte dans l’identité nationale, dans la littérature nationale. Comme les minorités se retrouvent toujours opposées au récit national, c’était un moyen de mieux rompre avec cet état de fait. Le surréalisme ne peut tout simplement pas aborder la question de l’identité de la même manière. Il reste que le réalisme magique ne rompt pas complètement avec le colonialisme – le fantôme du colonialisme est toujours là – et qu’il ne fait que présenter un jeu de priorités différent.

Alexandra Chreiteh a écrit deux romans, Always Coca-Cola et Ali et sa mère russe. Elle travaille à une thèse de doctorat en littérature comparée à l’université Yale. Ses romans ont été traduits en anglais, en allemand et en français.

Rachael Daum a fait des études de langue et de littérature russes à l’université de l’Indiana. Elle est membre de l’American Literary Translators Association, dont elle anime les réseaux sociaux.

Ali et sa mère russe a été traduit en français par France Meyer :

https://perspectivecavaliere.bigcartel.com/product/ali-et-sa-mere-russe-d-alexandra-chreiteh

Entretien traduit de l’anglais par Étienne Gomez

Lien vers l’article original : https://arablit.org/2015/12/07/arabic-literary-landscape/

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