L’homosexualité dans le roman arabe : le triomphe de la moquerie

Par Marcia Lynx Qualey

L’Épouse d’Amman, traduit de l’arabe par Davide Knecht, L’Asiathèque, 2021.

Le premier roman du blogueur Fadi Zaghmout, L’Épouse d’Amman, en 2012, a été un événement bienvenu.

Pas seulement le roman, d’ailleurs, mais aussi le brio avec lequel Fadi Zaghmout l’a présenté dans les médias. Nadia Muhanna évoque ainsi sur son blog une interview à la télévision jordanienne quelques mois après la publication. La présentatrice ayant qualifié un personnage gay de shaz, Fadi Zaghmout a corrigé ce terme offensant par « muthley ». À la fin de l’interview, la présentatrice utilisait un « vocabulaire plus inclusif ».

Le roman cadencé de Fadi Zaghmout, traduit en français par Davide Knecht (2021), sert un projet social autant que littéraire, plaidant sans radicalité pour une plus grande liberté sexuelle et de genre. La lecture donne le sentiment que le plus important pour l’auteur n’était pas tant d’écrire un grand roman jordanien que de montrer que les femmes et les homosexuels comptent. C’est déjà beaucoup.

On dit parfois – je l’ai moi-même écrit hier – qu’il y a trois grands tabous dans la littérature arabe : la sexualité, la politique et la religion (l’apanage du romancier paraît bien réduit !). Il est clair que ces trois tabous font l’objet de représentations et de critiques dans le roman arabe et, si l’érotisme y est loin des cas envisagés par Ibn Al-Hajjaj, il a de quoi faire sourciller plus d’un lecteur. Combien faudra-t-il encore de romans « pourfendeurs de tabous » avant de commencer à s’interroger là-dessus ?

L’homosexualité féminine a été abordée avec une certaine neutralité dans des romans syriens comme States of Passion de Nihad Sirees et Un parfum de cannelle de Samar Yazbek, ou dans des romans saoudiens comme The Others de Siba Al-Herz et Where Pigeons Don’t Fly de Yousef Al-Mohaimeed (la traduction anglaise a été « expurgée » dans ce dernier cas), mais elle ne pose pas le même défi aux conventions sociales que l’homosexualité masculine, et le fait est que Nihad Sirees la considère comme largement acceptée. Ainsi a-t-il déclaré publiquement que, contrairement à ses écrits anti-régime, States of Passion ne lui avait pas valu d’hostilité.

Pour ce qui est de l’homosexualité masculine, c’est une tout autre histoire. Pas la peine de crier au tabou pour s’apercevoir que les représentations positives sont très rares.

Les auteurs homosexuels inspirés de leur propre expérience, comme Abdellah Taïa, un écrivain marocain d’expression française, sont restés largement inconnus des lecteurs arabes. Il n’en va pas de même pour les « alliés ». Mettons à part le cas de Tawfiq Al-Hakim, qui, dans son recueil mi-essais mi-fictions La Révolte des jeunes (1984), classe l’homosexualité au rang des choses que « font les jeunes ».

Hoda Barakat, finaliste du Man Booker Prize International 2015, a déclaré en 2004 dans une interview avec Brian Whitaker : « Il y a un homosexuel dans mon premier roman [La Pierre du rire, 1990] mais il n’y a rien de choquant là-dedans car il vit un vrai sentiment d’amour. Loin de faire paysage, il représente un élément qu’on ne peut pas refuser – on ne peut faire autrement que l’accepter – parce qu’il souffre et qu’il est vraiment amoureux et, pour évoquer l’intensité de son amour et de sa souffrance ainsi que la beauté de son amant, j’ai pris un passage du Coran. […] Personne n’en a été choqué. […] J’y suis allée pas à pas, en partant du sentiment, pas d’une manière sexualisée ou provocante. Les lecteurs l’acceptent, et éprouvent ce que j’éprouve. Je respecte les homosexuels au plus profond de mon cœur – ce n’est pas une pose que je me donne. […] Je n’ai pas été la cible d’attaques en tant que chrétienne puisant des images dans le Coran pour écrire sur des homosexuels. »

Dans le monde de la littérature, la censure est bien sûr beaucoup moins forte qu’au cinéma. En Égypte, les homosexuels font l’objet d’une persécution sans relâche et ce n’est que dans Secrets de famille (2013), d’Hani Fawzy, qu’est apparu le premier personnage ouvertement homosexuel au cinéma. Selon une critique publiée dans Mada Masr, ce film « ne s’y attaque pas frontalement [à l’homosexualité masculine] mais il le fait avec une grosse massue ». Son message ultime, c’est que l’homosexualité est une maladie que le personnage doit s’efforcer de surmonter. « Être homosexuel en Égypte, conclut l’auteur sans mâcher ses mots, c’est déjà un combat et on n’a pas besoin de ce putain de film avec ses clichés ressassés, ses contre-vérités et ses mauvais acteurs. »

Autrement dit, al-hamdu lillah (alléluia) pour la littérature !

Khaled Khalifa, dont le roman Pas de couteaux dans les villes de cette cuisine, sélectionné pour le Prix international de la fiction arabe (IPAF), met en scène le personnage homosexuel de Nezar, a préféré rester au-dessus des critiques : « Une lecture morale de ce roman est la pire des lectures possibles, a-t-il déclaré dans une interview avec les organisateurs du prix, et l’écriture moralisatrice est la pire des écritures. La moralité est l’affaire de la religion et des prédicateurs. […] Nezar est le seul personnage en paix avec lui-même. Reconnaissons que les homosexuels existent historiquement. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus acceptés dans les pays arabes. »

De mémoire récente, le portrait d’homosexuel le plus saisissant dans la littérature arabe est peut-être Ali et sa mère russe (2009), d’Alexandra Chreiteh, la romancière libanaise au regard acéré et au style ultra-contemporain. Le livre a été traduit en anglais par Michelle Hartman pour Interlink en 2015 et en français par France Meyer pour Perspective cavalière en 2022.

Ali et sa mère russe est centré autour de deux personnages : Ali, l’homosexuel éponyme, et la narratrice hétérosexuelle, qui ne se considère pas comme homophobe, car – vous savez – elle a des amis gays. On y retrouve l’humour et la perspicacité caractéristiques d’Alexandra Chreiteh, qui s’intéresse particulièrement aux jeunes de Beyrouth. L’homosexuel ukraino-libanais, qui panique aussi depuis qu’il a découvert que l’une de ses ancêtres était juives, est une merveille de haine de soi et de flamboyance mélangées.

Alexandra Chreiteh ne se contente pas de dépeindre un homosexuel averti : elle se moque de ses deux protagonistes comme on pourrait se moquer de soi-même. Si vous manquez ce petit bijou, ce sera tant pis pour vous !

Ali et sa mère russe, traduit de l’arabe par France Meyer, Perspective cavalière, 2022.

Article traduit de l’anglais par Étienne Gomez.

Lien vers l’article original : https://arablit.org/2015/09/04/homosexuality-and-the-arabic-novel/

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