Jérôme Bouchaud, éditeur, agent, traducteur

Jérôme Bouchaud. Photo : Jérôme Bouchaud.

Jérôme Bouchaud, les traducteurs vous connaissent avant tout comme éditeur de la revue Jentayu, que vous avez fondée en 2014 pour faire entendre en France les « nouvelles voix d’Asie ». Aujourd’hui, quel bilan faites-vous alors que cette revue en est à son dixième numéro, sans compter quatre hors-série et un numéro spécial ?

Le bilan est globalement positif. Quand je me revois six ans en arrière, au moment où ce désir de revue m’a pris, je n’aurais pas osé imaginer que dix numéros s’ensuivraient, que des hors-série verraient aussi le jour, et que Jentayu fédérerait ainsi traducteurs et lecteurs autour d’une passion commune : les littératures d’Asie. Une fois l’aventure lancée, on oublie le temps et seul compte de faire vivre la revue, de travailler au numéro qui vient, puis au suivant, en cherchant toujours à faire un petit mieux qu’au numéro précédent. Dix fois sur le métier nous avons remis notre ouvrage, sans compter les numéros spéciaux, et le résultat est une collection de textes d’une diversité saisissante et qui, je crois, donne à voir l’Asie littéraire comme jamais auparavant, c’est-à-dire principalement sous l’angle de la nouvelle (mais aussi de la poésie, de la photographie, de l’illustration…) et depuis des langues encore rarement traduites ou des aires culturelles relativement méconnues.

Tout n’est pas parfait, loin s’en faut. Je suis conscient des lacunes de Jentayu (qui sont en fait les miennes) et mon rêve d’en faire une revue aussi accessible que possible au grand public ne s’est pas réalisé. Cela reste une publication de niche pour un lectorat de niche, et si les ventes sont encourageantes, elles demeurent encore insuffisantes. Le soutien du CNL depuis trois ans aura été précieux, le dévouement sans failles des traducteurs aussi, mais Jentayu est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le temps de la réflexion est venu pour savoir quelle suite donner à ces dix premiers numéros semestriels et cinq numéros spéciaux — à ces plus de 200 auteurs présentés et ces près de 300 textes traduits —, dont je reste très fier et qui continueront à trouver des lecteurs. La prochaine étape se dessinera d’elle-même, sans urgence, au fil de mes discussions avec les traducteurs.

En ces temps incertains, un numéro spécial de la revue Jentayu inspiré de la pandémie de Covid-19.

En cette période de pandémie, vous avez consacré un numéro spécial à la crise, diffusé gratuitement dès le mois de juin (En ces temps incertains). Comment avez-vous réussi à boucler ce numéro aussi rapidement ?

Quand j’ai approché en mars les traductrices et traducteurs avec cette proposition d’un numéro spécial et en accès entièrement libre, leur enthousiasme a été immédiat. Je pense qu’au moment du confinement, nous avons tous ressenti cette envie quasi irrépressible de partager ce que l’on pouvait partager, de donner ce que l’on avait à donner, quand du dehors les nouvelles qui nous parvenaient étaient si sombres. Les traductrices et traducteurs se sont donc tout de suite mis en quête de textes à traduire qui pourraient nous parler « en ces temps incertains », nous faire réfléchir et nous divertir, aussi. Le défi était de faire en sorte que la revue maintienne, dans des délais réduits, ses standards en termes d’édition, d’illustration et de fluidité de lecture, tout en respectant les disponibilités de chacun des participants. Le fait qu’il s’agisse d’un numéro uniquement numérique a bien sûr facilité une disponibilité accélérée, mais il aura fallu tout de même faire tout plus vite qu’avant. Moins de quatre mois après, le numéro était mis en ligne. Le résultat est un remarquable patchwork d’une trentaine de nouvelles et de poèmes traduits depuis une douzaine de langues, et je suis entièrement redevable à toutes celles et à tous ceux qui ont contribué à son élaboration. Je pense aussi très fort à Marcel Barang, traducteur du thaï, qui était l’un des relecteurs attitrés de Jentayu depuis ses débuts et qui nous a quittés en juin sans pouvoir passer au crible cette dernière livraison.

Votre intérêt pour l’Asie semble avoir commencé par la Malaisie. Quelle expérience en est à l’origine, et comment s’est-il étendu à tout le continent ?

En fait, mon intérêt pour l’Asie trouve sa source en Chine. Depuis mon adolescence, je cultive une passion pour ce pays, son histoire, sa culture, sa langue, et j’ai eu la chance d’y vivre entre 2003 et 2008. Très tôt aussi, je me suis intéressé à sa littérature et, par extension, aux littératures taïwanaise, japonaise et indienne. Depuis 2008, je réside en Malaisie et c’est donc tout naturellement que je me suis penché sur la production littéraire locale, dont je ne soupçonnais aucunement les richesses. J’ai découvert de nouvelles histoires, de nouveaux personnages et de nouveaux mythes, mais aussi des récits qui recoupaient d’un côté mes lectures chinoises, de l’autre mes lectures indiennes, tout en m’évoquant ces deux pays sous un angle nouveau, celui de la diaspora. Je me suis alors abreuvé d’articles savants de Claudine Salmon, de Denys Lombard, mais aussi de Benedict Anderson, Leo Suryadinata et d’autres chercheurs qui m’ont ouvert les yeux sur les échanges culturels, et notamment littéraires, historiquement anciens et riches entre l’Asie du Sud-Est et la Chine d’une part, et l’Inde d’autre part. Ce fut une illumination pour moi : je faisais alors des piges pour des guides de voyage, bourlinguant à travers l’Asie pour mettre à jour tel ou tel guide, et je me suis mis à ramener de chacun de mes séjours des livres d’auteurs du cru traduits en anglais, parfois en français, et parfois aussi non traduits, juste pour le plaisir de l’objet livre dans son édition originale.

J’ai alors lancé un blog baptisé Lettres de Malaisie, qui se voulait être une porte d’accès à tout ce qui touche, de près ou de loin, la Malaisie des livres. Il s’agissait d’un modèle de site aisément déclinable pour d’autres pays, et très rapidement, Pierre-Yves Baubry, qui réside lui à Taïwan, m’a contacté pour reprendre et même améliorer le concept, sous le nom de Lettres de Taïwan. Nous avons travaillé ensemble au développement des deux sites, qui sont encore accessibles et actualisés aujourd’hui et qui connaissent un certain succès. Au même moment, j’ai fait la rencontre de Georges Voisset, spécialiste de littérature comparée, des littératures archipélagiques et de la forme poétique du pantoun, une forme originaire du monde malais-indonésien et à laquelle nous devons le pantoum. Ce fut une nouvelle illumination. Nous avons lancé ensemble et avec quelques autres passionnés comme Serge Jardin et Jean-Claude Trutt, la revue en ligne Pantouns. À partir de là, mon appétit pour les littératures d’Asie et mon intérêt pour la traduction littéraire sont devenus sans bornes. Les éditions Jentayu sont nées de cet appétit insatiable.

Vous travaillez en étroite collaboration avec des traducteurs. Quelles relations avez-vous avec eux ? Vous apportent-ils des textes ?

J’essaie d’entretenir des relations aussi proches et fraternelles que possible avec les traducteurs, malgré la distance. Ce sont en effet eux qui, dans l’immense majorité des cas, m’apportent les textes qui font vivre la revue. Il m’est arrivé de proposer telle ou telle nouvelle de tel ou tel auteur à certains d’entre eux, mais mes ressources, même glanées aux quatre coins de l’Asie ou de l’internet, restent limitées. Tous ces traducteurs, sans exception, sont des passionnés et ils n’ont qu’une envie : partager leurs coups de cœur avec le plus grand nombre. Petit à petit, Jentayu est devenue leur terrain de jeu. La revue leur appartient. Plus que quiconque, ils gardent un doigt sur le pouls des tendances littéraires de leur langue d’adoption et ils sont en mesure de proposer ce qui, selon eux, s’y fait de mieux et pourrait présenter un intérêt pour un lectorat francophone. Depuis ses débuts, Jentayu a publié les traductions d’une centaine de traducteurs traduisant depuis une trentaine de langues d’Asie. Ils sont pour la plupart français et ont pour langue première le français, mais j’ai aussi pu collaborer avec des traducteurs d’autres pays — récemment de Mongolie, par exemple — pour qui le français n’est pas forcément la langue maternelle. Nous avançons ensemble dans la relecture et l’édition de leurs travaux, et certains d’entre eux, comme Gwennaël Gaffric, m’apportent aussi une aide approfondie et leur regard affûté pour faire en sorte d’aboutir au meilleur résultat possible. C’est un vrai travail d’équipe, un moyen aussi pour eux de fourbir leurs armes avant d’aller frapper à la porte de plus grands éditeurs.

La revue Jentayu permet à de nombreux auteurs d’être traduits et publiés pour la première fois en français. Cela est-il souvent suivi de publications chez d’autres éditeurs ? Suivez-vous ces mêmes auteurs en tant qu’agent littéraire dans l’agence Astier-Pécher ?

Cela arrive, en effet, même si c’est encore rare. Je ressens toujours une joie intense quand cela se produit. Cette année, il se trouve que quelques traducteurs participant régulièrement à Jentayu ont vu leurs projets de traduction trouver preneur auprès d’éditeurs réputés. Au printemps dernier, c’est Benoîte Dauvergne qui a vu sa traduction du roman Fuir et revenir publiée aux Éditions Emmanuelle Collas, un roman de l’auteur indo-népalais Prajwal Parajuly, « découvert » en français par les lecteurs de Jentayu. Patricia Houéfa Grange vient quant à elle de voir sa traduction du recueil de nouvelles de Noelle Q. de Jesus, une écrivaine philippine installée à Singapour et « révélée » dans la revue, publiée aux Éditions do sous le titre Passeport. Pierre-Mong Lim, qui fait partie de la première promotion du Fonds de dotation Sylvie Gentil, a quant à lui vu sa toute première traduction d’un roman publiée aux Éditions Philippe Picquier : il s’agit de Pluie, de l’auteur sino-malaisien installé à Taiwan Ng Kim Chew, un représentant de ces littératures diasporiques auxquelles Pierre-Mong est très attaché et qu’il a pu présenter en premier lieu dans Jentayu. Un autre roman, du Malaisien Zhang Guixing celui-là, est aussi prévu à parution chez Picquier à un horizon plus lointain. Et au printemps prochain, la traduction de « Sur le balcon », une nouvelle moyenne de la Chinoise Ren Xiaowen, une autrice elle aussi présentée pour la première fois dans Jentayu, paraîtra chez L’Asiathèque dans une traduction de Brigitte Duzan, sa fidèle traductrice.

Avec l’agence Astier-Pécher, nous représentons aujourd’hui plusieurs auteurs d’Asie — de Chine, de l’Inde, du Vietnam, des Philippines, de Malaisie et d’Indonésie notamment — mais la plupart d’entre eux n’ont pas été traduits pour Jentayu. À vrai dire, seuls Ren Xiaowen et Prajwal Parajuly sont dans ce cas. Pour le reste, ce sont des auteurs que j’ai été amené à rencontrer lors d’événements littéraires ou que j’ai lu sur recommandation d’un traducteur ou d’un éditeur asiatique. Une envie commune de travailler ensemble s’est alors faite jour, ainsi qu’une ambition de faire voyager leurs récits aussi loin que possible, dans une diversité de langues.

Vous êtes vous-même traducteur de l’anglais. Les lecteurs de Jentayu connaissaient déjà la nouvelle de Brian Gomez, « Ça mange quoi, un homosexuel ? », parue dans le premier numéro de Jentayu. Vous venez de publier Kuala l’impure, du même auteur, aux éditions Gope. Pouvez-vous nous parler de ce travail et de cet auteur en particulier ?

Oui, la parution du roman de Brian Gomez, Kuala L’Impure, est effectivement à ajouter à la liste de ma réponse précédente ! Brian Gomez est un auteur anglophone de Malaisie qui a beaucoup écrit au tournant des années 2010, avec un roman et de nombreuses nouvelles à son actif. Depuis quelques années, il a un peu délaissé l’écriture pour se concentrer sur la gestion d’un bar à concert et sur son groupe de rock. C’est un auteur à l’humour corrosif, avec des intrigues dignes de solos de guitare endiablés et des punchlines qui cognent comme des roulements de batterie. Il dénonce les travers de la société malaisienne avec une férocité inégalée à ma connaissance, une férocité d’autant plus jouissive qu’il est lui-même issu de minorités ethniques souvent méprisées en Malaisie : celle des Indiens par son père malayali, et celle des « Others » (c’est-à-dire tous les groupes ethniques non estampillés malais, chinois ou indiens, y compris les métis) par sa mère eurasienne. Bref, il s’en donne à cœur joie et traduire un tel défoulement est un exercice particulièrement jubilatoire. Brian Gomez écrit dans un anglais très fluide et sans fioritures, mais ses dialogues sont souvent assaisonnés de manglish, cette langue orale typique de la rue malaisienne où, sur l’anglais dominant, viennent se greffer des mots et expressions malais, chinois et même tamouls. J’ai essayé de rendre ce côté argotique, par exemple en maintenant autant que possible les onomatopées si typiques d’une discussion entre Malaisiens, et notamment la fameuse particule pragmatique lah, qui permet d’exprimer toute une gradation de tonalités différentes, de l’affirmation convenue jusqu’à l’exaspération la plus totale. Pour vous faire une première idée du style et de l’humour de Brian Gomez, je vous conseille la lecture de la nouvelle citée plus haut, « Ça mange quoi, un homosexuel ? », traduite pour Jentayu par Brigitte Bresson et actuellement disponible en lecture libre.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Avec ma structure d’édition Jentayu, tout est encore en réflexion, mais je pense désormais me concentrer sur des projets ponctuels et fonctionner un peu plus selon l’actualité, comme ce qui a pu être fait pour le numéro spécial En ces temps incertains. C’est une structure très souple, très réactive, qui permet la publication d’ouvrages dans des délais plus courts qu’une maison d’édition classique. L’idée principale restera toujours de faire découvrir des pans méconnus des littératures d’Asie, tout particulièrement des nouvelles et de la poésie, mais je souhaiterais aussi m’ouvrir davantage aux essais, au débat d’idées. Après dix numéros, la revue semestrielle Jentayu est donc mise entre parenthèses. Mais, comme le phénix, rien ne dit qu’elle ne renaisse pas un jour de ses cendres — sous une autre forme peut-être.

Avec l’agence Astier-Pécher, je m’attache à représenter davantage d’auteurs écrivant dans des langues relativement peu traduites et ainsi contribuer, à mon petit niveau, à une plus grande bibliodiversité, non seulement en France, mais aussi hors de nos frontières. Nous vivons une période incertaine, qui remet en question beaucoup de pratiques éditoriales, commerciales, etc., dans le secteur de l’édition. Si cela peut nous servir de stimulant pour repenser notre façon de lire le monde, en accordant plus de place encore à la traduction et en rééquilibrant notre consommation de lectures en faveur d’aires culturelles et linguistiques moins visibles, alors nous sortirons grandis de cette crise.

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