Anne-Laure Bonvalot et Lawrence Schimel, traducteurs de La Bastarda, de Trifonia Melibea Obono

Premier roman lesbien de Guinée équatoriale publié en espagnol (Flores Raras), La Bastarda a été classé par El País parmi les dix meilleurs livres d’auteurs africains de 2016, tandis que son autrice, Trifonia Melibea Obono, a reçu le prix Justo Bolekia Boleká de littérature africaine en 2018. La traduction anglaise de Lawrence Schimel (The Feminist Press) a été très remarquée à sa sortie en 2018*, tandis que la traduction française d’Anne-Laure Bonvalot (Passage(s)) vient tout juste de paraître en même temps que son propre roman, Zèbres.

Anne-Laure Bonvalot et Lawrence Schimel, vous avez tous les deux traduit La Bastarda : comment ce livre est-il venu à vous, et comment en êtes-vous venus vous-mêmes à le traduire ?

Anne-Laure Bonvalot : Maîtresse de conférences enseignant la littérature hispanique à l’université, j’ai réorienté il y a quelques années une partie de mes recherches en direction de la Guinée équatoriale, dont l’histoire et la littérature me semblent trop peu connues dans le monde de l’hispanisme français. J’avais avant tout à cœur de faire connaître et de diffuser la littérature de ce pays enclavé dont on parle peu, même dans le monde hispanophone. Ayant passé une partie de mon enfance au Gabon, j’ai avec la Guinée équatoriale une relation ancienne et intime, qui n’est peut-être pas étrangère au choix que j’ai fait de devenir hispaniste, ni à mon désir de traduire cette littérature. Enfant, je considérais les voisin·e·s équato-guinéen·ne·s comme autant de frères et de sœurs dont je ne parlais malheureusement pas la langue.

Au gré de rencontres professionnelles dans le monde de la recherche, j’ai pu rencontrer la directrice de l’Institut français de Guinée équatoriale, qui m’a invitée à Malabo en 2017. C’est là que j’ai rencontré Melibea Obono. Je lui ai parlé de mon projet de traduire son roman – j’en avais déjà traduit quelques extraits – et du désir impérieux que j’avais de rendre accessible ce texte à un public francophone. J’ai également parlé de ce projet à l’Ambassade de France en Guinée équatoriale, qui a financé la traduction.

Autrice de fiction, j’ai publié aux éditions Passage(s) Zèbres, un roman dont l’action se déroule dans un pays équatorial dont on ne connaît pas le nom, très proche de la Guinée équatoriale, et dont la narratrice est elle aussi travaillée par une problématique de bâtardise. J’ai donc assez naturellement proposé ce texte à mes éditeurs, qui ont immédiatement apprécié la puissance et l’originalité de la plume de Melibea. C’est ainsi qu’est née La Bâtarde.

Lawrence Schimel : Pour moi, ce livre est un roman initiatique sur des personnages qui remettent en question l’hétéropatriarcat polygame de la culture fang. Il ne se réduit pas à un roman lesbien même si cela fait partie du tableau.

Je connais l’éditrice espagnole de La Bastarda, ayant publié avec elle cinq de mes propres livres (en tant qu’auteur) dans une autre maison. En le lisant, j’ai pensé que c’était un livre important qu’il fallait rendre également accessible au public anglophone et j’ai demandé l’autorisation de traduire un échantillon et de chercher un éditeur. J’ai eu l’occasion de faire publier cet échantillon, le chapitre 3, sur le site international de Words Without Borders.

L’éditrice m’avait par ailleurs donné des exemplaires pour la foire de Francfort, où j’avais rendez-vous avec des éditeurs anglophones (je représentais à la fois l’éditrice espagnole et l’autrice). L’éditrice de The Feminist Press, qui lit l’espagnol, s’est montrée très intéressée. Elle a été sensible à l’histoire ainsi qu’à l’enjeu d’une première publication en anglais d’une autrice de Guinée équatoriale, mais c’est seulement grâce à l’échantillon publié par Words Without Borders qu’elle a pu convaincre le reste de l’équipe.

Trifonia Melibea Obono. Photo : Lawrence Schimel. Tous droits réservés.

Sachant que La Bastarda est interdit en Guinée équatoriale, que signifiait pour vous l’acte de le traduire, même si c’était pour un public occidental ? Qu’en est-il de l’acte de le publier pour vos éditeurs, si tant est que vous ayez abordé la question avec eux ?

Lawrence Schimel : À cause de la dictature, il n’y a pas d’édition en Guinée équatoriale. Les écrivains équatoguinéens écrivent toujours pour un public occidental, car ils savent que leurs livres ne peuvent être publiés qu’à l’étranger. Ils ne présentent donc pas les traits culturels de leur pays comme ils le feraient s’ils écrivaient pour leurs compatriotes.

Trifonia Melibea Obono étant la première autrice de Guinée équatoriale à être traduite en anglais, nous avons estimé qu’il était important qu’une édition anglaise soit publiée en Afrique. (Un livre exporté des États-Unis a un prix exorbitant sur le continent africain, si tant est qu’il arrive jusque-là.) Nous nous sommes donc réservé les droits de traduction pour l’Afrique, et c’est ainsi que j’ai pu l’introduire dans le catalogue du merveilleux éditeur féministe sud-africain Modjaji Books.

Je crois que la presse, tant aux États-Unis qu’en Afrique du Sud, a souligné que La Bastarda avait été interdit en Guinée équatoriale, les livres de ce genre jouant ainsi le rôle important de « J’accuse » vis-à-vis de la société qu’ils représentent.

Anne-Laure Bonvalot : Si mon impulsion première était mue par une volonté de sortir ce texte de l’enclave linguistique dans laquelle il se trouvait – par rapport aux pays voisins francophones notamment –, le fait qu’il soit interdit en Guinée équatoriale, pays dans lequel il n’y a aucune maison d’édition, était une motivation supplémentaire qui me semblait rendre d’autant plus grande la nécessité de cette publication.

D’autres romans ont été traduits en français, comme Ekomo, de María Nsue Angüe, mais le fait que La Bâtarde soit un texte porté par un point de vue intersectionnel et écrit par une jeune autrice féministe, voire écoféministe, dans la mesure où il aborde les ravages de l’hétéropatriarcat dans le monde de la forêt, me semblait constituer un élément susceptible d’intéresser un public occidental.

Comme le dit Lawrence, dans le cas de la littérature équato-guinéenne, la conscience d’écrire pour un public occidental étant déjà intégrée à l’acte de création. Le fait de le traduire pour un éditeur français ne supposait donc pas un geste de rupture trop problématique. Ce texte est aussi destiné faire connaître l’univers de Melibea dans les pays d’Afrique francophone. L’horizon de la traduction était donc mêlé, non-exclusif.

Mais il faut attendre les retours de la réception du livre, en Europe comme dans les pays francophones d’Afrique, pour pouvoir envisager tous les enjeux de ce débat. Comme le livre vient de tout juste sortir en français, il est encore un peu tôt en mesurer finement l’impact.

Les mots désignant les homosexuels sont notoirement difficiles à traduire, car ils reflètent tout autant la société qui les a produits que les personnes qu’ils désignent. Quelle a été votre expérience de ce point de vue ?

Lawrence Schimel : Ce problème est abordé au sein même du livre. Celui-ci a été écrit en espagnol, la langue coloniale de Guinée équatoriale, mais les personnages utilisent souvent le fang dans les dialogues. À un moment, Okomo, la narratrice, s’entretient avec son oncle homosexuel du problème de l’invisibilité des lesbiennes et, plus généralement, de la place des femmes dans la société fang polygame : s’il existe un terme insultant pour les hommes homosexuels (fam e mina, « homme femme »), il n’en existe pas pour les femmes qui aiment les femmes. La société fang ne peut même pas concevoir une femme autrement que comme la propriété d’un homme, soit comme épouse soit comme fille à marier (ou encore en tant que femme qui rapportera de l’argent dans le foyer grâce à de riches amants qui la couvriront de cadeaux).

Anne-Laure Bonvalot : Je suis d’accord avec Lawrence : ce n’est pas le lexique castillan qui est mobilisé dans le livre pour traduire les termes relatifs à l’identité ou à l’orientation sexuelle des personnages. L’enjeu porte donc davantage sur l’existence ou non d’un lexique fang capable de dire et d’accueillir la diversité sexuelle, sur l’importance de nommer les modes de vie non-conventionnels pour les sortir de l’ornière d’invisibilité dans lequel le cishétéropatriarcat ambiant les maintient. C’est bien cette place qu’Okomo, la narratrice, cherche à occuper, à habiter : un lieu dont les contours n’existent pas encore, et dont les mots, peut-être, pourraient constituer les premières fondations.

Trifonia Melibea Obono et Lawrence Schimel. Photo : Lawrence Schimel. Tous droits réservés.

L’espagnol de Guinée équatoriale est très différent de celui des autres pays hispanophones. Quelles sortes de difficultés avez-vous dû surmonter en tant que traducteurs ?

Anne-Laure Bonvalot : Il y a quelque chose de classique dans la langue d’Okomo, qui contraste avec sa trajectoire d’errance généalogique, sexuelle et affective. J’ai eu à cœur, en traduisant, de ne pas moderniser cette langue, même si j’ai pu être tentée de le faire en raison de la jeunesse de la narratrice. En même temps, ce caractère parfois rigide, empesé ou abrupt de la langue de La Bâtarde rend bien l’atmosphère d’enfermement dans des conventions, des normes et des catégories, dont Okomo cherche à se libérer tout au long de son parcours. J’ai donc veillé à maintenir cet aspect parfois traditionnel pour rendre cette condition d’empêchement et de difficile identification de la narratrice à une langue coloniale dans laquelle un certain nombre de réalités ne sont pas traduisibles, d’où le maintien des mots en fang dans le texte français.

Lawrence Schimel : L’espagnol de Guinée équatoriale ayant parfois un aspect un peu archaïque, j’ai veillé, par exemple, à ne pas utiliser de contractions pour les possessifs, pour que la protagoniste de seize ans ne parle pas comme une bimbo californienne. L’anglais paraît ainsi un peu daté sans qu’il y ait pour autant distorsion.

De même, comme la version originale du roman comprend de nombreux mots fang, nous les avons conservés dans la traduction (mais, au lieu de faire un glossaire en fin de volume, je les ai expliqués contextuellement à la première occurrence). Comme je ne voulais pas que les lecteurs pensent que j’avais traduit le roman du fang plutôt que de l’anglais, nous avons quand même conservé quelques mots espagnols, pour conserver la texture multilingue de l’œuvre. Okomo, en particulier, étant une orpheline, tous les personnages l’appellent hija alors qu’elle n’est littéralement la « fille » d’aucun d’entre eux. Nous avons donc décidé de conserver tous ces termes affectueux en espagnol dans les dialogues, à chaque fois que le contexte du dialogue permettait clairement de comprendre, par exemple, qu’abuela signifie « grandmother », et ainsi de suite.

La Bastarda est une novella qui, selon Passage(s), son éditeur en France, se tient « au croisement du récit anthropologique et du conte initiatique », Okomo se retirant finalement dans la forêt, où elle trouve la liberté. Comment ce mélange inhabituel se reflète-t-il dans le roman, et comment avez-vous réussi à le préserver en tant que traducteurs ?

Anne-Laure Bonvalot : Pour moi, l’écriture de La Bâtarde relève d’un imaginaire écoféministe : seule la forêt équatoriale, en tant que monde principalement peuplé d’êtres autres qu’humains, est apte à fournir un espace de liberté où ni les carcans de la société fang, ni ceux d’une colonialité omniprésente, n’opèrent ; où la rigidité des traditions n’a plus cours et où la libre composition de mondes divers, dont la nature reste peut-être encore à nommer, est possible. Si le texte tient du récit anthropologique de par la quantité et la précision des informations qu’il donne, il relève du conte initiatique dans la mesure où il fait appel à l’un des ressorts majeurs de la fiction : le « et si… ? », la liberté absolue de composer des mondes qui vont au rebours ou au-delà de ce qui est permis dans le monde extratextuel. À la fin du texte, Okomo est enfin libre de (se) composer un monde libre. En retour, la matérialisation de ce contre-monde dans le texte de fiction ouvre une brèche et crée un possible en le visibilisant.

Lawrence Schimel : La forêt représente la liberté pour Okomo et pour beaucoup d’autres parias en butte avec le cishétéropatriarcat polygame de la culture fang.

Il s’agit pourtant d’un roman, même s’il remplit une importante fonction sociologique en révélant au monde à quoi ressemble la vie de nombreuses personnes qui vivent Guinée équatoriale et qui ne correspondent pas à ses normes sociales restrictives. Consciente de cet enjeu au moment de l’écriture, Melibea a joué assez adroitement avec les attentes de la culture occidentale. (L’extrait que j’ai traduit pour Words Without Borders, autrement dit le chapitre 3, est choquant du point de vue des Occidentaux mais pas dans le contexte de sa culture polygame.) La Bastarda est cependant une œuvre de fiction, et il est important de ne pas l’oublier. (Lors de sa publication en Espagne, de nombreux journalistes paresseux l’ont considéré comme un livre autobiographique, confondant l’autrice avec la narratrice usant de la première personne.)

Trifonia Melibea Obono. Photo : Lawrence Schimel. Tous droits réservés.

L’anglais et le français étant lus dans le monde entier, vos traductions ont rendu le livre accessible à un large public, y compris en Afrique. Avez-vous eu des retours de lecteurs sur le continent africain, et comment le livre a-t-il été reçu en Europe et dans d’autres parties du monde ?

Lawrence Schimel : L’existence d’une traduction anglaise a indéniablement rendu ce livre accessible à des lecteurs de nombreux autres pays qui ne parlent pas espagnol mais qui peuvent lire en anglais. C’est ainsi que Melibea a été invitée à un festival en Allemagne, ainsi qu’à des événements pour le lancement du livre à New York au moment de sa publication, au PEN World Voices Festival, ou encore au Barnard College.

Anne-Laure Bonvalot : Outre son isolement du fait de la dictature, la Guinée équatoriale est isolée sur le plan linguistique car elle est entourée de pays francophones. La traduction française vient de paraître et il est encore tôt pour mesurer son impact, mais j’ai déjà eu quelques retours de collègues des universités de pays d’Afrique francophone, par exemple au Gabon ou en Côte d’Ivoire, qui se réjouissent de pouvoir accéder au texte. Certain·e·s me demandent aussi pourquoi il n’a pas été traduit et édité directement en Afrique francophone, où d’autres traductions des œuvres de Melibea verront probablement le jour. Pour la France, les présentations que j’ai pu faire en librairie montrent l’intérêt du public, grandissant je crois, pour des textes littéraires évoquant des problématiques intersectionnelles – croisant par exemple les questions d’écriture du genre et de l’environnement – dans des configurations géopolitiques peu connues de lui.

Trifonia Melibea Obono. Photo : Lawrence Schimel. Tous droits réservés.

Étiez-vous en contact avec l’autrice au moment de la traduction ? Quelles questions lui avez-vous présentées ? Pouvez-vous également nous en dire davantage sur elle, sur sa carrière d’autrice, et sur ses projets actuels ?

Lawrence Schimel : Je n’ai rencontré physiquement Melibea qu’après avoir fini la traduction de son roman. Mais je suis entré en contact avec elle au moment de la publication. Comme elle ne parle pas anglais, quand les gens lui demandaient des entretiens en anglais, je devais traduire leurs questions en espagnol et ses réponses en anglais.

Son dernier livre, Yo no quería ser madre, publié par Egales Editorial, est aussi sa première œuvre de non-fiction. Il s’agit d’un recueil de témoignages d’hommes et de femmes bisexuels de Guinée équatoriale sur le problème des grossesses forcées. Melibea avait déjà abordé ce problème dans La Bâtarde, même s’il s’agit là de témoignages véridiques et non plus fictionnels, venant de femmes de tout le pays, issues de toutes sortes de tribus et de milieux. J’ai traduit en anglais deux de ces témoignages, qui, précédés d’une brève introduction, ont été publiés dans le magazine New Internationalist. Les droits français de ce livre sont gérés par Raphaël Thierry, de l’agence Astier-Pécher.

J’ai aussi traduit une nouvelle tirée de son recueil Las mujeres hablan mucho y mal, publié dans l’anthologie New Daughters of Africa par Margaret Busby aux éditions Myriad.

Anne-Laure Bonvalot : J’ai rencontré Melibea à Malabo en 2017, à l’Institut français. Nous devions y prononcer une conférence croisée sur La Bâtarde, que j’étais à l’époque en train de traduire, en mettant l’accent sur les aspects écoféministes de ce texte comme, plus généralement, de l’œuvre de Melibea. La synthèse de cet échange est publiée en français sous la forme d’un entretien sur le site Africultures. Sur place, j’ai pu mesurer à quel point Melibea est une figure de référence dans le monde artistique et/ou militant, mais aussi au-delà.

Nous sommes depuis en contact régulier, et un autre projet de co-traduction est en cours, de son roman La albina del dinero, mais je ne peux pas en dire davantage pour le moment. La voix de Melibea est une voix puissante et nécessaire, dont il importe de faire entendre toujours plus fort l’écho, en Afrique, en Europe, et au-delà.

Anne-Laure Bonvalot était l’invitée de la librairie L’Arbre du Voyageur, Paris 5e, le 8 octobre 2020, pour présenter La Bâtarde et Zèbres.

* Liste de distinctions obtenues par La Bastarda (The Feminist Press, 2018) : Honor Book, Global Literature in Libraries Best Translated YA Book Award; Lambda Literary Award for Best Lesbian Fiction (finaliste) ; American Library Association’s Over the Rainbow List, adult books (sélection) ; American Library Association’s Rainbow Book List, children’s and YA books (sélection) ; World Literature Today’s Notable Translations of 2018 ; Brittle Paper’s Best African Books of 2018 ; BookRiot’s The Best Queer Books of 2018 ; Africa Book Club 2018 Books of the Year.

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