Frankentruc a deux ans

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En mars 2018, deux cents ans jour après le Frankenstein de Mary Shelley, Frankenthing de Jeremy Banx est paru en français sous le titre de Frankentruc aux éditions Lunatique. Deux ans après, en pleine épidémie de coronavirus, Jeremy Banx donne quelques nouvelles à son traducteur dans un entretien garanti sans postillons.

Jeremy, tu es peu connu en France mais tous les Britanniques connaissent tes dessins quotidiens dans le Financial Times. Peux-tu nous parler de ton parcours d’illustrateur satirique et en particulier de la façon dont tu as créé ce couple à la « Mr & Mrs Smith » qui te sert souvent de prisme pour analyser l’actualité ?

J’ai commencé à dessiner quand j’étais enfant. J’ai toujours dessiné. Avant même d’apprendre à écrire je faisais des BD. J’étais très influencé par Astérix et Tintin. Et par ce que Punch publiait ; surtout Larry et Bosc. Mais en fait j’aimais un peu tout.

Ça a toujours été très important pour moi. Même si j’aime écrire également. Après l’école d’art j’ai envoyé des dessins à des magazines et à des journaux britanniques. À l’époque je travaillais dans un cimetière. Pas fossoyeur, non, jardinier. J’ai commencé à vendre des dessins et de fil en aiguille j’ai eu des opportunités de publication. C’est ainsi qu’on a fini par m’offrir cette page quotidienne dans le Financial Times.

« Mr & Mrs Smith » s’appellent en fait « Mr & Mrs Dewsbury ». Je leur ai même consacré un livre, The Dewsburys, il y a plusieurs années. Ils forment un archétype très anglais. Discrets, flegmatiques, peu aventureux, mais bouillonnants d’émotions qui s’expriment toujours un peu par la bande. Ils ont de l’ambition mais uniquement pour ce qui a reçu l’approbation de la classe supérieure.

Ils sont devenus le couple à travers les yeux duquel je commente l’actualité. Pleins d’une colère refoulée. Agités, contrariés, mais en souffrance et au bout du compte, impuissants. Il y a aussi très certainement un élément autobiographique là-dedans !

“Not far enough”
(Coronavirus officially named pandemic, Financial Times, March 13th, 2020)

Après plusieurs albums d’illustration pure, notamment The Many Deaths of Norman Spittal, tu t’es tourné vers l’écriture avec Frankenthing, qui se présente comme une suite parodique du Frankenstein de Mary Shelley. Il y a clairement chez toi une fascination pour la mort, vue sous un angle humoristique en même temps que métaphysique. La question qui se pose dès la première page n’est pas : « Peut-on ramener un mort à la vie ? » mais : « Que diable faire d’une nouvelle vie, surtout quand on est déjà mort une fois et qu’on en porte les séquelles ? » D’où t’est venue l’inspiration de Frankenthing ?

Frankenthing est le fruit de la concentration plutôt que d’une inspiration. J’avais envie d’écrire un livre pour enfants et j’hésitais entre horreur et science-fiction, deux genres que j’apprécie. J’ai toujours aimé les films de Frankenstein chez Universal. Je garde un excellent souvenir des soirées que j’ai passées à les regarder à la télé avec ma mère. C’est pour cela que le livre lui est dédié.

L’idée d’Igor qui rapporte Frankenthing du jardin a dû me venir de nos chats. Il y en a trois dans la maison. Mais ils ne nous rapportent pas de proies. Ils ont seulement été une source d’inspiration, qui a mis du temps à venir. Une fois trouvée l’idée de départ, tout est plus ou moins sorti de là. J’avais aussi envie de jouer avec l’aspect « Tom et Jerry » de cette histoire et avec ce qu’il avait de macabre.

J’ai découvert Frankenthing grâce à Chérif Ezzeldin, un de tes anciens camarades au lycée français de Londres, qui un jour me l’a mis entre les mains en me disant : « Tiens, regarde, un ami vient de m’envoyer ça ! » Les dessins m’ont aussitôt beaucoup plu, mais c’est en cherchant une traduction pour le titre que je me suis dit : « Frankentruc ! » Je trouvais que ça sonnait bien, et j’ai eu envie de traduire le livre avant même de l’avoir lu. Toi qui parles et lis parfaitement le français, quelle a été ton impression en découvrant ton livre dans une autre langue ?

Lire Frankentruc a été une révélation. Si la traduction est exacte, le ton est aussi très différent par rapport à l’original. Ça m’a beaucoup plu. Tu as fait un beau travail. Ça m’a donné l’impression de redécouvrir le livre. Et ça m’a fait beaucoup rire. Ce qui est un exploit car, vu le nombre de fois que j’avais lu et relu Frankenthing, je ne pensais plus pouvoir être surpris.

Les détails gores étaient bien plus drôles en français. Il y a quelque chose de très amusant à voir des choses horribles détaillées avec élégance dans une langue bien plus musicale que l’anglais.

Tu es venu deux fois à Paris pour présenter Frankentruc, une première fois à L’Autre Livre, rue de l’École polytechnique, et une deuxième à la librairie L’Arbre du Voyageur, rue Mouffetard. Je garde un grand souvenir des magnifiques visuels que tu as faits pour ces rencontres. Et toi, quel souvenir en gardes-tu ?

J’ai vraiment beaucoup aimé ces événements parisiens. Je me suis beaucoup amusé. Il est toujours intéressant de parler de son travail car on apprend ainsi beaucoup de choses. L’atelier de trolls en origami m’a aussi frappé parce qu’il s’est avéré bien plus amusant que je ne l’aurais cru. Et j’ai beaucoup aimé tes lectures de passages de Frankentruc. J’y repense souvent.

À l’époque où Frankentruc est paru en France, tu semblais avoir des idées pour transformer ce livre en feuilleton, avec des épisodes qui allaient de La Fiancée de Frankentruc à La Damnation de Frankentruc en passant bien évidemment par Le Fantôme de Frankentruc. As-tu avancé dans ces projets ?

Oui, j’avais plein d’idées pour continuer mais malheureusement je n’en ai pas fait grand-chose. S’il y avait une attente j’aimerais beaucoup remettre mes personnages en scène. Mais financièrement, je dois dire que ce n’est pas envisageable – en tout cas pas maintenant.

Tu as récemment illustré un ouvrage atypique de Carl Cattermole sur la vie carcérale : Prison: A Survival Guide (Penguin, 2019), paru à l’origine sous la forme d’un fascicule, déjà avec des illustrations par toi. Peux-tu nous parler de ta collaboration avec Carl et avec Penguin ?

J’ai rencontré Carl grâce à l’ex de ma fille, Graham. Ils ont tous les deux fait un peu de prison pour graffiti. Carl s’est mis à écrire Prison: A Survival Guide et m’a demandé de faire des dessins pour l’illustrer. J’étais ravi de pouvoir lui rendre ce service. Carl est quelqu’un de très sympathique et il écrit très bien.

Penguin a su détecter le potentiel de ce fascicule et lui a demandé d’en faire un livre évoquant également l’expérience d’autres détenus. C’est un livre essentiel que tout le monde devrait lire, non seulement ceux qui sont condamnés à la prison mais les militants, les universitaires, ou toute personne ayant envie de savoir ce qui se passe dans les prisons britanniques. Je suis flatté d’y avoir contribué. Et le travail que j’ai fait pour ce livre m’a énormément plu.

Carl Cattermole, Prison: A Survival Guide, Penguin, 2019

Tu sembles aujourd’hui renouer avec l’illustration pure. Avant la crise du coronavirus, tu devais venir à Paris pour le Salon du Livre et tu avais des rendez-vous avec des éditeurs pour leur présenter tes projets d’albums. Peux-tu nous en parler un peu ici ?

Je travaille sur plusieurs projets en ce moment. Un roman (avec une amie), une série télévisée pour enfants, quelques nouvelles de science-fiction et des « dessins sans paroles ». La série sur laquelle je travaille en ce moment s’appelle Liberté, Égalité, Fraternité. Trois grands thèmes où planter les crocs.

Comme je l’ai dit tout à l’heure j’ai toujours été inspiré par les dessinateurs français : Bosc, Sempé, Chaval… Rien n’est plus difficile que l’humour purement visuel. Je suis aussi très influencé par Buster Keaton et Charlie Chaplin… Et, même si j’aime écrire, je suis parfois frustré par les contraintes de l’écriture. Le purement visuel me paraît plus libre. Je peux me laisser aller. J’aime ce que le visuel a d’universel. Son pouvoir de traverser toute frontière.

Le Brexit n’est pas étranger à tout cela. J’aimerais publier mon travail en Europe en réaction à cet esprit « chacun chez soi » qui détermine le sort de mon pays en ce moment.

Et, pour terminer, ça ressemble à quoi, la vie d’un dessinateur confiné ?

C’est plutôt triste à dire mais ma vie confinée n’est pas très différente. Je travaillais déjà de chez moi. C’est difficile de ne plus voir mes amis mais on se retrouve souvent sur Zoom. J’essaie de sortir faire les courses le moins possible. Ce qui me manque le plus, c’est d’aller à la salle de sport.

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Celebrating two years of Frankentruc

In April 2018, exactly 200 years after Mary Shelley’s Frankenstein, Jeremy Banx’s Frankenthing came out in French as Frankentruc (Lunatique). Two years later, self-isolated due to the coronavirus pandemic, Jeremy Banx gives translator Étienne Gomez some news in a perfectly spitless interview.

Jeremy your name might not be familiar to the French public but everyone in the UK knows your cartoons in the Financial Times. Can you tell us about your career as a cartoonist and more particularly how you came to create this “Mr & Mrs Smith”-style couple which you often use as a lens to analyse the news?

I started drawing cartoons when I was a child. It was just something that I always did. Before I could even write I would draw comic strips. I was very influenced by Asterix and Tintin. Also cartoons in Punch; especially Larry and Bosc. But just about everyone really.

It has always been a big thing for me. Although I like to write as well. So when I left art school I started sending cartoons to magazines and newspapers in the UK. I was working in a cemetery at the time. Gardening, not digging graves before you ask. I started selling drawings and eventually publications started coming to me. That’s how I ended up getting the regular spot with the FT.

Mr and Mrs Smith are actually Mr and Mrs Dewsbury. I even did a book of their adventures some years ago called The Dewsburys. They’re a very English archetype. Quiet, stolid, unadventurous but seething with inner passions that only get expressed in strange tangential ways. They’re both aspirational but only for that which is approved of by the class above them.

They’ve developed as my couple to comment on the news. Full of repressed anger. Agitated and annoyed but long suffering and ultimately impotent. There is no doubt an autobiographical element here as well!

After a series of purely illustrative albums, such as The Many Deaths of Norman Spittal, you turned to storywriting with Frankenthing, a parodic sequel to Mary Shelley’s Frankenstein. There is clearly some fascination with death in your work, seen from both a metaphysical and humorous angle. The question that arises from page 1 is not: “Can dead bodies be resurrected?” but: “What on earth might one do with a second life, especially when one bears the scars of one’s previous death?” Where did the inspiration for Frankenthing come from?

Coming up with Frankenthing didn’t so much rely on inspiration as concentration. I wanted to write a children’s book and I was undecided between horror and sci-fi; both genres I enjoy. I have always liked the Universal Frankenstein films. I have very fond memories of staying up late to watch them on TV with my mother. The book is dedicated to her for that reason.

I must have got the idea for Igor bringing Frankenthing in from the garden from our cats. We have three. Not that any of them bring us dead things. There was a little bit of inspiration involved in that. But it took me a long time to find it. Once I got the initial idea the whole sort thing ran from there. There was a macabre Tom and Jerry aspect to it which I wanted to play around with too.

I came across Frankenthing thanks to Chérif Ezzeldin, one of your old schoolmates from the Lycée français de Londres, who put the book in my hands one day saying: “Look, I’ve just received this from a friend of mine!” I instantly liked the plates, but it was when I tried to figure out how the title would translate that I thought: “Frankentruc!” I thought it sounded nice and fun, and I wanted to translate the book before I even read it. Having studied at the Lycée français, you speak and read French perflectly well. How did you feel when you read your own book in another language?

Reading Frankentruc was a revelation. Although it is an accurate translation, it is also very different in tone to the original. I really enjoyed it. You did a fantastic job. It was like reading it anew. I laughed a lot. Which is an achievement because I have read Frankenthing so many times I thought it had no surprises left for me.

The gory bits were much funnier in French than English. There’s something very funny about revolting things written with elegance in a language that is much more musical than English.

You came to Paris twice to present Frankentruc, firstly at L’Autre Livre, rue de l’École polytechnique, then at L’Arbre du Voyageur, rue Mouffetard. I have fond memories of the incredible visuals you made for these events. Can you share some memories, too?

I really enjoyed the events in Paris. They were great fun to do. It is always interesting to talk about work because I learn so much. The origami troll session stands out in my memory as being much more fun that I had thought possible. And I enjoyed your reading from Frankentruc enormously. I think of it often.

At the time when Frankentruc was published in France, you seemed to be thinking of turning it into a series, with episodes ranging from The Bride of Frankenthing to The Damnation of Frankenthing or, of course, The Ghost of Frankenthing. Any progress about these?

Yes, I had lots of ideas for sequels but sad to say I have not done anything with them. If there was the demand I would love to bring the characters out to play again. But the economics frankly make it impossible -at least for now.

You recently illustrated a very striking book by Carl Cattermole about life in jail: Prison: A Survival Guide (Penguin, 2019), a first draft of which had circulated as a pamphlet, also with illustrations by you. Can you tell us about your collaboration with Carl and Penguin?

I met Carl through my daughter’s ex-boyfriend Graham. They both spent time in prison for graffiti. Carl made this pamphlet called Prison: A Survival guide and asked me to do some cartoons for it. I was very happy to oblige. Carl is a very nice guy and a very good writer.

Luckily Penguin saw the potential in it and asked him to expand it, adding other people’s experiences. Its an essential book that everyone should read, be they people going to prison, campaigners, academics or just anyone who wants to know what goes on in Britain’s prisons.  I’m very honoured to have been part of it. And I enjoyed working on it enormously.

You seem to be getting back to textless illustration. Before the coronavirus crisis broke out, you were meant to come to Paris for the Paris Book Fair and had arranged for interviews with publishers to discuss ideas for new albums. Do you want to share some of them here?

I’m working on a number of projects at the moment. A novel (with a friend), a children’s TV series, some short sci-fi stories and the ‘dessins sans paroles’. The series of drawings I’m working on now is called Liberté, Égalité, Fraternité. Good strong meaty themes to get one’s teeth into.

As I said earlier I’ve always been inspired by French cartoonists: Bosc, Sempé, Chaval… There’s nothing harder than purely visual humour. I’m also very influenced by Buster Keaton, Charlie Chaplin… And, although I like writing, I sometimes get fed up with the limitations of words. The purely visual seems more untethered. I can let myself go free. I like the universality of the visual. The way it crosses all boundaries.

Brexit comes into this. I’d like to get my work into Europe as a reaction to the small minded stay at home pettiness that is unduly influencing the destiny of my country at the moment.

And, finally, what is a self-isolated cartoonist’s life like?

Rather sadly my life in self-isolation is not that different to before. I work from home anyway. I miss meeting friends but we Zoom a lot now. I try to keep shopping to a minimum. The thing I miss most is going to the gym.

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