Sylvain Cavaillès, traducteur du turc et fondateur des éditions Kontr

Sylvain Cavaillès © Alizée Grau, 2020, tous droits réservés

Sylvain Cavaillès, lorsque Filip Noubel vous a demandé dans un entretien pour Global Voices « comment vous vous étiez trouvé engagé dans la littérature turque moderne », vous lui avez répondu qu’en lisant Quarante chambres aux trois miroirs de Murathan Mungan, vous aviez « regretté de ne pas connaître le turc pour pouvoir traduire cet auteur et échanger avec lui ». Pouvez-vous nous éclairer sur le rôle qu’a eu ce livre dans votre parcours ?

Je pense que cette rencontre a joué à un niveau inconscient et que c’est seulement bien plus tard que je me le suis formulé. La rencontre avec ce livre a d’ailleurs été un pur hasard. Je l’ai découvert sur une table de librairie à sa parution dans la traduction d’Alfred Depeyrat. L’illustration de couverture a attiré mon regard, la quatrième m’a intrigué. Je ne me souviens pas d’un intérêt très marqué pour la Turquie à l’époque, mais j’ai reconnu en Murathan Mungan, particulièrement dans la nouvelle « Robe du soir », quelque chose d’une proximité dans l’altérité. Cette lecture a déclenché quelque chose, même si je ne m’en suis pas vraiment rendu compte à ce moment-là.

Dans ma jeunesse, j’avais songé à devenir traducteur de l’anglais, et j’avais fait quelques essais pour moi-même. L’acte de traduire m’apparaissait comme une extension de l’acte d’écrire, qui m’occupait beaucoup à l’époque. Puis cet élan avait été brisé lorsque je m’étais aperçu que le livre sur lequel je travaillais allait être publié en France.

Lorsque j’ai fait mon premier voyage turc en 2007, tout dans ma vie en France me montrait que j’étais arrivé à la fin d’un cycle. Ce voyage a donc eu lieu à un moment de crise, et ce dépaysement s’est accompagné de l’intuition qu’« ici, quelque chose était peut-être possible ». Je ne savais pas quoi, et je n’aurais jamais imaginé que je finirais par écrire une thèse et que je deviendrais traducteur et éditeur de littérature turque. Mon rêve était plutôt de sillonner l’Anatolie en camion (les dernières années avant mon départ j’étais dans le transport d’œuvres d’art)…

Lors de ce premier séjour en Turquie, j’ai vite compris que Murathan Mungan était un auteur de premier plan, à l’œuvre foisonnante, peut-être encore plus populaire dans son pays qu’Orhan Pamuk. Avec Yaşar Kemal, c’est l’un des premiers auteurs à qui je me suis frotté dès que mon niveau de turc me l’a permis. Et, pour mon master d’études turques, c’est naturellement sur lui que j’ai voulu me pencher. J’ai consulté le directeur de la collection Lettres turques pour lui demander quel livre de Mungan pourrait à la fois donner lieu à un travail de master et intéresser Actes Sud, et c’est lui qui m’a orienté vers Les Djinns de l’argent. À cette époque, je revenais tout juste de mon premier voyage à Mardin, que j’avais visitée en ayant oublié que Mungan en était originaire et que les descriptions de cette ville dans « Robe du soir » m’avaient ébloui. Ce livre est donc devenu ma première traduction du turc, et j’ai travaillé pendant deux ans sur la représentation de Mardin dans l’œuvre de Mungan, avant d’élargir mon champ de recherche aux auteurs et aux régions kurdes en vue de ma thèse.

Je me suis installé en Turquie en 2009 et, à partir de ce moment-là, tout s’est développé de manière progressive et naturelle, comme si je n’avais eu qu’à suivre un instinct qui en savait plus que moi. Rétrospectivement, même s’il est fort possible que j’aie lu tel roman de Yaşar Kemal avant Quarante chambres aux trois miroirs, c’est avec ce livre de Murathan Mungan que quelque chose a cristallisé en moi.

Vous êtes devenu traducteur, puis éditeur de littérature turque en fondant les éditions Kontr. Publier des livres en français aux éditions Kontr est-il un moyen de contourner la censure turque, de devancer l’édition turque, ou de compenser la frilosité de l’édition française ?

À aucun moment il ne s’est agi de contourner une hypothétique censure turque. La seule censure qui existe aujourd’hui en Turquie dans le domaine de la littérature, c’est l’auto-censure et ça, c’est incontournable, on ne peut rien faire contre.

Il ne peut pas non plus être question de devancer l’édition turque, car Kontr publie uniquement des livres déjà publiés en Turquie (à l’exception du livre de Choman Hardi). Tous les auteurs que je publie jouissent d’un certain niveau de reconnaissance, qui peut certes varier de l’un à l’autre. S’il y en a un, l’effet de Kontr, maison d’édition française, sur le monde littéraire de Turquie est peut-être d’attirer un peu plus l’attention sur certains auteurs ou certains de leurs livres. L’exemple le plus parlant est celui d’Âdem, de Niyazi Zorlu. Cet auteur est surtout connu en Turquie pour un livre paru en 2003, Hergele Âşıklar [Amoureux vauriens], que l’on pourrait, je crois, qualifier de livre culte. Mais Âdem est passé complètement inaperçu à sa sortie en 2017. Certains de mes amis, fervents admirateurs de Niyazi Zorlu, n’ont appris l’existence de ce livre que lorsque j’ai entrepris de le traduire, et un certain nombre d’autres lecteurs lorsque cette traduction est sortie.

Kontr est né suite au besoin de pallier ce que j’ai perçu comme des insuffisances de l’édition française dans le domaine turc, sans quoi je ne me serais jamais lancé dans cette aventure. La phrase « le traducteur est un passeur » est malheureusement devenue un lieu commun qui ne correspond plus réellement à la réalité. Je ne parle qu’à partir de ma propre expérience, mais je ne connais pas beaucoup de maisons d’édition – à part Actes Sud à qui j’ai proposé La Longue Marche d’Ayhan Geçgin et, dans le domaine des revues, Jentayu – qui soient réellement en attente de projets et ouvertes aux propositions des traducteurs. Avant de publier Rire noir de Murat Özyaşar chez Kontr, j’ai démarché une vingtaine de maisons, en vain. Pour pouvoir devenir traducteur-passeur, je n’avais pas d’autre choix que celui de créer ma structure.

Et c’est ainsi que vous avez bouclé la boucle et que vous êtes devenu traducteur et éditeur de Mungan… Son œuvre n’intéressait-elle plus Actes Sud ? Qu’en est-il de vos relations avec ses deux précédents traducteurs ?

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai traduit Les Djinns de l’argent dans le cadre de mon mémoire de master. J’étais alors en contact avec Timour Muhidine, l’actuel directeur de la collection Lettres turques, qui semblait s’intéresser à ce texte. C’était en 2012. J’ai achevé ma traduction et mon master en mai-juin 2014. Entre temps, insatisfait par les chiffres de vente, Actes Sud avait renoncé à publier ce livre de Murathan Mungan. Tout en me l’annonçant, l’éditrice de l’époque m’a signalé qu’Actes Sud n’avait pas de clause d’exclusivité et que je pouvais tenter de publier ma traduction ailleurs.

Il faut dire que c’est le fondateur de la collection Lettres turques, Levent Yılmaz, qui avait intégré Mungan au catalogue et que s’agissant d’un écrivain extrêmement prolifique, son œuvre n’est pas facile à aborder – d’où, sans doute, l’étalement des publications dans le temps : 2003 pour Quarante chambres aux trois miroirs, 2008 pour Tchador, 2011 pour Les Gants et autres nouvelles, puis plus rien jusqu’à ce que je publie Taziye. Cérémonie funèbre aux éditions Kontr en 2018.

Quant aux deux précédents traducteurs de Mungan, j’ai rencontré Alfred Depeyrat (c’est bien sûr un pseudonyme) au tribunal le jour de la liquidation de Galaade. Nous avons fait connaissance autour d’un café et je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de lui dire à quel point sa belle traduction avait été importante pour moi. C’est un monsieur maintenant âgé qui désormais ne traduit plus. Je n’ai jamais rencontré Jean Descat, qui a pris la relève avec Tchador, puis Les Gants, mais j’ai entendu dire qu’ex-traducteur du serbe, il pratiquait la traduction du turc comme un hobby. Ni Murathan Mungan ni son éditrice turque ne m’ont fait part d’une quelconque exclusivité qui les aurait liés. Le monde de la littérature turque en France est un petit monde, avec un nombre très restreint de traducteurs. Même les « stars » comme Orhan Pamuk, Elif Şafak ou Aslı Erdoğan ont eu plusieurs traducteurs.

Kemal Varol © Tehsin Baravi, 2020, tous droits réservés
Choman Hardi © Bloodaxe Books, 2020, tous droits réservés

Vous avez publié deux livres à l’occasion de cette rentrée : Ouâf, roman de Kemal Varol traduit par vous-même, et Considérer les femmes, recueil de poèmes de Choman Hardi traduit par Victor Martinez « de l’anglais (Kurdistan d’Irak) ». Ces deux publications semblent à la fois affirmer la vocation de la maison à publier toutes les littératures de Turquie et déplacer son centre de gravité vers la zone kurdophone, à la fois en Turquie et en dehors. Quelle est l’histoire de ces deux publications ?

Ouâf est un vieux projet qu’il me tenait à cœur de voir aboutir. J’ai découvert ce roman lors de ma recherche doctorale et j’ai commencé à le traduire en 2015. J’avais proposé ce projet à Emmanuelle Collas en 2016, mais, avec la liquidation de Galaade, le projet n’avait pas pu aboutir. Le temps est désormais venu pour ce roman de rencontrer son public.

Considérer les femmes m’a été proposé par son traducteur, Victor Martinez. J’ai d’abord hésité, du fait de notre estampille « littératures de Turquie », mais la qualité du projet et la figure de Choman Hardi m’ont convaincu. Pour ce qui est du centre de gravité, Kontr fait depuis le début la part belle aux auteurs issus des régions kurdes ; cela n’aurait aucun sens de limiter notre intérêt pour l’identité kurde à l’espace turc.

Murat Özyaşar © Paul Veysseyre, 2020, tous droits réservés

Lorsque vous avez traduit Rire noir, de Murat Özyaşar, vous vous êtes heurté à une difficulté : celle du bilinguisme auctorial, le turc de l’auteur étant teinté, sur le plan syntaxique, de kurde. Comment avez-vous résolu ce problème redoutable ?

La problématique sur laquelle Murat Özyaşar a fondé son style est la situation linguistique des Kurdes de Diyarbakır, et par extension des régions kurdes de Turquie : parce qu’il y a conflit entre langue maternelle et langue officielle, le turc parlé à Diyarbakır n’est pas un turc parfait, contaminé qu’il est par la syntaxe du kurde, mais le kurde aussi est affecté de la même manière. Cela se manifeste d’une part dans des intentions délibérées et ponctuelles de la part de l’auteur, notamment dans les dialogues, mais aussi sur un plan plus large, dans la dimension d’oralité du style. Il y a donc deux approches pour la traduction : lorsque l’on est face à un turc « cassé », un turc « qui boîte » (il s’agit souvent de phrases que l’auteur a entendues et qu’il a intégrées) il faut le rendre en français en créant du cassé, de l’étrange, soit dans la syntaxe, soit dans les mots ; quant à l’oralité, on fait ce que l’on fait toujours en traduction – car on ne traduit jamais sans être à l’écoute de la langue source – on travaille sur le rythme, on met à profit toutes les ressources de la langue cible pour faire entendre la voix de l’auteur au lecteur français telle qu’un locuteur turc l’entend lorsqu’il lit.

Professeur de français au lycée Saint-Michel d’Istanbul, vous avez publié aux éditions Kontr un ouvrage de Murathan Mungan, Allumettes, traduit par vos élèves sous votre direction. Comment s’est déroulée cette expérience de traduction collective ?

Je venais d’arriver au lycée Saint-Michel. Les trois années précédentes, j’avais donné des cours de littérature turque et de traduction à l’université de Strasbourg dans le cadre de mon contrat doctoral. J’ai immédiatement eu envie de travailler la traduction avec mes élèves, mais j’ai d’abord pensé que ce serait un exercice trop difficile. Et puis, il y a eu un élément déclencheur. Le lycée publie biannuellement un journal nommé La Gazette. Au moment de solliciter les contributions de mes élèves, je leur ai dit que si, au lieu d’écrire un article, ils voulaient essayer de traduire un poème ou une courte nouvelle, ils pouvaient le faire, je les corrigerais et je les aiderais. Une élève s’est manifestée et je lui ai donné une imposante anthologie de microfictions, des nouvelles qui faisaient une page maximum, en lui disant de la feuilleter et de choisir quelque chose qui lui plairait. Quelques semaines plus tard, elle m’a rendu son travail et j’ai été estomaqué : il y avait, bien sûr, des éléments à retoucher, mais on sentait immédiatement qu’elle avait très bien compris ce qu’est l’acte de traduire. Et – comment aurais-je pu rester sans réaction face à un tel hasard – parmi 252 nouvelles de 252 auteurs différents que compilait cette anthologie, elle en avait choisi une qui s’appelait « Le Scribe du secret » et dont l’auteur n’était autre que Murathan Mungan. Cette nouvelle faisait partie du livre Allumettes, et c’est à ce moment précis que l’idée de cette traduction collective est née.

J’ai présenté ce projet dans toutes les classes de 10e et de 11e. Avec ma collègue Serpil Turan Önderoğlu, nous avons ensuite reçu les volontaires à la médiathèque, où nous avions disposé sur une table des photocopies de chaque nouvelle du livre. Ils ont chacun choisi leur nouvelle, puis se sont mis au travail pendant deux ou trois mois. Serpil et moi-même étions toujours à leur disposition pour les aider. Une fois toutes les nouvelles rendues, nous les avons lues, corrigées, puis j’ai repris l’ensemble pour donner une unité de style.

L’expérience a été extrêmement gratifiante pour les élèves, mais aussi pour moi, aussi bien en tant qu’enseignant qu’en tant qu’éditeur : la traduction, version ou thème, est un outil pédagogique inestimable.

Trois ans après la création des éditions Kontr, vous avez une douzaine de titres au catalogue. Quel bilan faites-vous de cette entreprise ?

Un bilan très positif. Je crois que Kontr a rempli le contrat qu’il s’était fixé : offrir une alternative, une offre complémentaire à ce qui se faisait jusque-là en France en termes de littérature turque. Le plus gratifiant est d’avoir vu et de voir encore la maison se développer alors que le pari de départ était de la faire exister à partir de rien, en auto-diffusion-distribution. Nous avons aujourd’hui un distributeur et un diffuseur (Pollen et Ced-Cedif), nous avons obtenu le soutien du CNL sur plusieurs de nos projets. Il y a encore beaucoup à faire en direction du grand public, mais je crois que nous sommes sur une bonne et belle dynamique.

Être éditeur pour un public français tout en vivant à Istanbul, cela n’ajoute-t-il pas à la difficulté ?

C’est de cette configuration qu’est née la maison d’édition. Il y a évidemment des inconvénients, je suis un peu excentré par rapport au monde du livre parisien, mais le fait de me trouver là où la littérature turque s’écrit et se publie n’a pas de prix. Là où les autres éditeurs ne peuvent souvent que s’en remettre à des intermédiaires, ou font leurs choix sur des critères qui ont plus à voir avec le marketing qu’avec la littérature, je suis sur place et par conséquent en position de chercher ce que j’ai vraiment envie de traduire et de publier.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Ils sont nombreux, même si, après la douche froide de la première vague pandémique et avec l’isolement dont souffre actuellement le livre, la prudence est de mise. Pour 2021, j’ai choisi de mettre l’accent sur deux auteurs phares de la maison. Le premier semestre sera axé sur Murathan Mungan avec Mahmud et Yezida, le premier volet de sa « trilogie mésopotamienne », et Le Dernier Istanbul, un recueil de deux longues nouvelles écrites au tout début de sa carrière. Puis à l’automne, nous publierons le nouveau livre de Murat Özyaşar, Certifié conforme. Histoires de Diyarbakır, un essai sur cette ville illustré par Selçuk Demirel. Voilà pour les trois livres de la version prudente du programme. Si les circonstances le permettent, ils seront rejoints par d’autres projets sur lesquels je préfère garder le silence pour l’instant.


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